Ils déambulent dans nos rues comme s’ils marchaient sur les pavés de Chicago en 1950 ou sur le bitume poisseux du New York des années 70. Armés de leur Leica rutilant — ou plus souvent d’un Fuji avec une simulation de film Classic Negative poussée à l’écœurement — ils ne cherchent pas l’instant, ils cherchent le fantôme des autres. Bienvenue dans l’ère de la street photo, la photographie de rue à la manière de, où le manque d’identité se cache derrière le mimétisme des génies.

Vivian Maier. Autoportrait.
Street Photo. Le syndrôme du petit maître.
Le fantôme de Vivian, le flash de Bruce
Il y a d’abord l’armée des Vivian Maier du dimanche. Ils cultivent le mystère par procuration. Ils shootent au niveau de la poitrine, l’œil baissé sur un écran orientable (faute de Rolleiflex), espérant qu’en capturant un reflet dans une vitrine ou l’ombre d’un passant chapeauté, ils hériteront miraculeusement de la mélancolie tragique de la nourrice de Chicago. On ne photographie plus le réel, on photographie l’idée qu’on se fait d’une icône découverte à titre posthume. Spoiler : sans le talent et le contexte social, c’est juste une photo de rue floue d’un mec en imperméable.
Et puis, on croise les nervis de la Gilden-mania. Vous les connaissez ? Mais si, voyons, ils surgissent du coin d’une rue, le flash à bout de bras, pour agresser la rétine d’une grand-mère qui n’avait rien demandé. Ils sont persuadés de capturer la « vérité brute » de la condition humaine. En réalité, ils ne font que collectionner les grimaces de gens surpris par une lumière violente. Bruce Gilden a une démarche, une rage, une raison d’être. Ses imitateurs, eux, n’ont qu’un réglage manuel et un manque flagrant de politesse élémentaire.
Martin Parr et la saturation du vide
Enfin, n’oublions pas les esthètes du kitsch, les adorateurs du dieu, feu Martin Parr. Pour eux, le monde est un buffet à volonté de couleurs criardes et de détails grotesques. On scrute l’allemand en short, la sandale-chaussette, la glace qui fond sur un bide proéminent, le cadrage serré sur un objet absurde. Mais là où Parr signait une critique sociale acerbe du consumérisme britannique, ses clones ne produisent que du bruit visuel saturé. Faire du « moche-coloré », non, ce n’est pas faire du Parr, c’est juste documenter l’ordinaire avec la subtilité d’un marteau-piqueur.
Sortez du déguisement !
Le problème de cette génération « copier-coller », c’est l’absence totale de point de vue personnel. On ne voit plus l’œil du photographe, on voit sa bibliothèque de références. À force de vouloir être le nouveau Doisneau ou le prochain Alex Webb, on finit par n’être personne. La street photo est devenue un exercice de style, un karaoké visuel où l’on chante les tubes des autres en espérant que le public ne remarque pas que la voix sonne faux.
La rue n’est pas un studio de cinéma pour nostalgiques. Elle est vivante, ici et maintenant. De grâce, arrêtez de chercher l’ombre de Vivian au coin de la rue. Rangez votre flash de cow-boy de pacotille. Regardez le monde avec vos propres yeux, même s’ils sont un peu myopes. C’est sans doute moins prestigieux sur Instagram que de taguer #StreetPhotoLikeGilden, mais au moins, ce sera votre photo.


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